Architecture

Une architecture zéro déchet est-elle possible ?

Une architecture zéro déchet est-elle possible ?

Nombreux sont les architectes qui prennent le parti de la matière comme point de départ de leur projet. Que ce soit pour une meilleure intégration in situ, une esthétique architecturale spécifique ou pour les qualités intrinsèques du matériau lui-même. Certains projets audacieux ont cependant fait le pari inverse : celui de se positionner au cœur des problématiques environnementales actuelles, qui touchent à l’épuisement des ressources, au problème des déchets et à l’utilisation de matériaux non recyclables, pour la conception de bâtiments pérennes aux usages figés.

 

L’architecture aujourd’hui : des usages figés dans la matière

Symptomatique de notre société, où presque la totalité de la production a une durée de vie limitée et vocation à finir en déchets, le monde de l’architecture et de la construction n’échappe pas à la règle.

Avec près de 227 millions de tonnes de déchets par an, soit environ deux tiers de la production annuelle, le secteur du BTP est le plus gros producteur de déchets en France, tous secteurs confondus, et est également le plus gros consommateur de ressources non renouvelables (comme le sable utilisé dans la production de béton par exemple).

En avril 2019, la feuille de route pour l’économie circulaire (FREC) présentée par le Ministère de la Transition Écologique affichait d’ailleurs son ambition d’atteindre pour 2020, une valorisation de 70 % des déchets produits sur les chantiers de démolition.

Un objectif qui aujourd’hui, est encore loin d’avoir été atteint.

De nombreuses initiatives voient cependant le jour afin de pallier la problématique grandissante de gestion des déchets, invitant le secteur du bâtiment à se réinventer en adoptant une démarche responsable à l’heure de penser la construction ou la rénovation de l’architecture de demain.

 

Conservation, rénovation, réhabilitation : le recyclage du patrimoine existant

En matière de réemploi, et à la différence de la rénovation qui implique une destruction massive de l’existant, la réhabilitation fait figure d’exemple en matière d’adaptabilité du bâti. En cherchant à préserver les caractéristiques architecturales existantes et à utiliser au maximum les ressources, matérielles et immatérielles, présentes sur place, cette démarche du « faire avec » invite à composer avec l’existant afin de générer de nouvelles manières d’occuper un espace déjà construit.

Réparer, réadapter et requalifier, plutôt que détruire pour reconstruire.

L’écosystème Darwin, laboratoire de transition(s) est l’un des nombreux exemples de projet (réussi) de reconversion du patrimoine bâti existant. Construite aux alentours de 1850 sur la rive droite de la ville de Bordeaux, l’ancienne caserne militaire et sa friche de 20 000 m² sont aujourd’hui devenues un “écosystème écolo” qui accueille associations, pépinière de start-up engagées, espaces de coworking, bistrot-réfectoire, recyclerie, ferme urbaine…

Ce modèle de tiers lieu alternatif où le charme de l’ancien dialogue avec les alternatives d’avenirs a réussi le pari d’allier patrimoine historique et usages contemporains.

 

architecture darwin bordeaux
Darwin Ecosystème – Crédit AFP Philippe Roy Aurimages

 

Matériaux biosourcés et valorisation des ressources locales

Par définition issus de la biomasse végétale (paille, bois, fibre textile recyclée…) ou animale (laine de mouton), les matériaux biosourcés présentent un double avantage en construction.

Ils ont la capacité de stocker le dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère et permettent également de limiter l’extraction et l’utilisation de matières premières non renouvelables, induit par le choix de matériaux conventionnels ou directement lors de la construction.

L’architecture biosourcée n’a donc rien à voir avec une typologie architecturale spécifique. Elle implique avant tout l’utilisation de matériaux à impact positif, et si possible provenant des filières locales, impactant par extension l’économie territoriale en favorisant la création d’emplois non délocalisables.

Conçu par l’agence Archipel Zéro, le projet Résilience est une belle illustration de ce que devrait être un projet d’éco construction, tant sur le plan des choix constructifs engagés, que sur le fort impact social des usages qu’il accueille.

Coopérative d’insertion agricole pour les jeunes issus de quartiers populaires, le projet a été construit au moyen de matériaux biosourcés et locaux, issus du recyclage ou du réemploi. Façades composées de menuiseries de réemploi récupérées sur un chantier de rénovation à proximité, ossature bois, remplissage paille, enduit terre et utilisation de briques BTC (Briques de Terre Comprimée issues du site), ce projet-pilote potentiellement réplicable, témoigne d’un engagement admirable en faveur de l’éco construction.

 

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La ferme des possibles – Crédit Frederic Denise

 

Cradle to cradle ou l’architecture évolutive

Imaginez maintenant un bâtiment, où chaque élément de structure, matériaux de revêtement et équipement serait pensé, construit et assemblé dans la perspective d’un démontage et d’un réassemblage futur.

Rien ne se perd, tout se transforme, et l’architecture devient réversible.

La démarche Cradle to Cradle (C2C) théorisée aux États-Unis dans les années 2000, considère toute matière employée lors de la construction d’un bâtiment comme une future matière première, en fin de cycle de vie du bâtiment.

Envisager la « démontabilité » de toutes les composantes d’un bâtiment dans l’optique d’une possible réutilisation, implique notamment de repenser les systèmes constructifs, mais oblige également à penser à l’évolutivité des caractéristiques de la matière au cours de ses différents cycles d’utilisation.

Lieu de débat et de rencontre autour de l’économie circulaire, la Maison de Projet de La Lainière de Roubaix est l’un des rares exemples français de Cradle to Cradle.

Aux fonctions et usages multiples, ce projet construit par Carlos Arroyo, a permis de démocratiser les principes de l’économie circulaire appliqués au domaine de la construction, en offrant un exemple concret, public et réalisé dans le respect du budget alloué.

La majorité des matériaux utilisés sont biodégradables et/ou recyclables, et les fondations, la structure, les panneaux en ossatures bois qui composent les murs périphériques sont entièrement démontables grâce aux assemblages mécaniques, à sec, ou aux techniques d’emboîtement qui permettent un assemblage sans recours au collage.

 

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Maison du projet – Crédit Carlos Arroy

 

Le réemploi et l’économie circulaire : l’upcycling au service de la construction

Lors d’un chantier, surplus de commandes, gaspillage de matériaux liés à la non-qualité en gros œuvre et défauts du second œuvre sont autant de sources potentielles de production de nouveaux déchets qui peuvent être évitées par la mise en place de procédure type « Démarche REVALO – Qualité Intégrée : produire bien du premier coup ».

Quand la démolition est inévitable, la revalorisation des déchets devient alors fondamentale.

Alternative à l’extraction de matière première et valorisation des matériaux de seconde main, le réemploi demande la mise en place d’une méthodologie et de filières spécifiques : diagnostic des gisements, déconstruction sélective, tri et étude de projet sont autant d’étapes à (re)penser à l’heure de concevoir l’architecture de demain.

Des associations d’architectes et de professionnels du secteur tel que ROTOR ou R-Aedificare en ont d’ailleurs fait leur cheval de bataille en cherchant à récupérer tout ce qui peut l’être avant le travail de démolition d’un édifice. L’organisation de filières de matériau de réemploi vise à la fois à réduire les déchets issus du BTP, mais également à la création de ressources et de banques de matériaux de seconde main : elle constitue alors une réponse intéressante aux enjeux de réduction de l’impact environnemental du bâtiment.

« Démonstrateur du réemploi », le Pavillon circulaire réalisé par l’agence Encore heureux et sa façade constituée de 180 portes en bois issues d’une opération de réhabilitation d’immeuble de logements dans le 19e arrondissement de Paris se veut d’ailleurs porte-parole de la plus-value esthétique que peut représenter l’utilisation de matériaux de réemploi dans la conception et la construction.

 

architecture pavillon circulaire
Pavillon circulaire – Crédit Cyrus-CORNUT

 

Architecture vivante et biodégradable, bâtiments convertibles et évolutifs, déconstructeur et récupérateur (et non plus simple démolisseur), les métiers de l’architecture et de la construction sont à réinventer pour imaginer des solutions à la hauteur des enjeux environnementaux de la ville de demain.

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